«Nous sommes ces jours-ci comme le peuple hébreu en Égypte, assoifés de liberté»

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Valentin Retz est écrivain, auteur notamment de Noir parfait (Gallimard, 2015). Avec François Meyronnis et Yannick Haenel, il tient la revue littéraire Ligne de risque. Il a coécrit avec eux Tout est accompli (Grasset, 2019).

FIGAROVOX.- Vous avez publié sur un blog littéraire une méditation sur le désir de liberté des Français confinés, qui évoque l’attente du peuple hébreu à la veille de sa sortie d’Égypte. La réclusion qui nous est imposée nous fera-t-elle apprécier davantage la liberté?

Valentin RETZ.- Dès le début du confinement, j’ai été saisi par le contraste entre nos sociétés hypermodernes, grisées par leur maîtrise des sciences et des techniques, et le côté archaïque de la pandémie. On aurait dit que le destin nous frappait avec cet air d’ironie qu’il affectionne lorsqu’il entend nous faire toucher notre vide nullité. Je m’explique: alors qu’on ne pense plus ni à Dieu ni à diable, voilà que trois milliards d’êtres humains se voient mis en quarantaine pendant les quarante jours du carême. Autrement dit, aux alentours des Pâques juive et chrétienne. Cela ne rappelle-t-il pas ce que les Hébreux, la veille de la sortie d’Égypte, ont eux-mêmes enduré, alors qu’ils attendaient, reclus dans leurs maisons, que l’ange de la Mort extermine tous les premiers-nés dans le pays du Nil? Comme nous, ce peuple, que Moïse arracha à un dur esclavage, avait soif de liberté. Or la crise nous impose de réfléchir à la part de servitude que comportent nos vies. Nous aimons nous croire libres, et de plus en plus libres, mais est-ce vraiment le cas?

La presse que j’y lis remplace un peu la sociabilité intellectuelle dont me prive la fermeture des cafés.

Dans ce texte, vous écrivez aussi que la lecture quotidienne des chroniques parues dans la presse est pour vous comme un rayon de soleil en ces temps de brouillard. Comment expliquez-vous ce plaisir?

Par chance, l’immeuble parisien où je suis confiné comporte une petite cour. La plupart du temps, elle est froide et humide. Mais, environ une heure par jour, le soleil la réchauffe. La presse que j’y lis remplace un peu la sociabilité intellectuelle dont me prive la fermeture des cafés et la mise à l’arrêt de la vie culturelle. J’y joue, par exemple, avec les propositions fiscales de Piketty pour mettre au pas le capitalisme intégré ; ou j’y écoute le mauvais jouir des soi-disant «collapsologues», qui prédisent tous la fin du monde pour la fin de leur vieillesse.

Tenus à bonne distance les uns des autres par les règles sanitaires, nous ne faisons selon vous qu’achever un processus déjà en cours avant la pandémie: celui d’une distanciation croissante, conséquence de la virtualisation des rapports humains?

En tant qu’écrivain, j’écoute le langage. Or, avec la pandémie, on a vu l’apparition de l’horrible formule: «gestes barrière». En l’entendant la première fois, j’ai pensé découvrir un nouveau mot composé. Seulement, personne n’a pris la peine d’y adjoindre un tiret: on appose le nom «barrière», comme s’il s’agissait là d’un adjectif. Faut-il penser qu’avec le tiret nous n’aurions pas gardé de distance suffisante les uns avec les autres?

De même, je n’ai pas pu m’empêcher de remarquer que le fléau est apparu après la généralisation du paiement sans contact. Depuis deux ans, telle une supplique au dieu argent, j’entends partout, dans les commerces, ce même refrain morne et figé: «Sans contact? — Sans contact.» Et sans doute le réel nous a-t-il exaucés ; nous, qui lui demandons sans relâche, à travers le wifi, la 4G, internet, les appareils connectés, les réseaux numériques, de pouvoir nous atteindre sans devoir nous toucher.

Aujourd’hui, nous sommes les témoins d’un infléchissement de la globalisation, comme si le fantasme d’«illimitation» qui la fonde n’était plus en mesure d’imposer son dictat. Pourtant, cela ne signifie pas, me semble-t-il, que nous allons revenir à plus de raison dans nos échanges. Je dirais même que nous entrons dans la version 3.0 du phénomène, celle qui va nous happer à l’intérieur des territoires illimités du Virtuel. Jamais on n’a été autant vissé devant les écrans, que cela soit pour tweeter, télétravailler, subir un enseignement à distance, etc. Et n’en déplaise à ceux qui voudraient voir, dans ce temps retrouvé, une occasion de rouvrir les grandes œuvres littéraires, à l’heure du confinement, ni la lecture ni les longues plages méditatives n’empêcheront la mainmise de la cybernétique sur les cœurs et les têtes.

Sommes-nous encore capables de voir le monde comme autre chose qu’une réserve de matière et d’énergie ?

Dans un monde désormais sans dieu, vouloir lire des signes à travers les incidents de la vie peut sembler suspect, si ce n’est superstitieux. Vous le faites tout de même, pourquoi?

Suspect? Je le prends comme un compliment. D’aucuns diront sans doute que je me paie de mots, qu’il faut être concret: gérer, produire, calculer, mettre en œuvre. Autrement dit, que mes éclaircissements sont des chimères, des jeux de lettres sans lendemain. À ceux-là, il faut répondre en cadet de Gascogne et, avec Cyrano, déplorer aujourd’hui qu’on ait si peu de lettres et d’esprit.

Si nous écoutions la Parole plutôt que de remettre notre avenir entre les mains des statistiques et des bilans comptables, si nous prêtions l’oreille à ce que les temps hurlent et réclament, peut-être qu’experts et conseillers seraient en mesure de concevoir des réponses qui ne soient pas les redites des errements que le virus met en lumière. Mais sommes-nous encore capables de voir le monde comme autre chose qu’une réserve de matière et d’énergie, un stock dont on s’empare et qu’on fait rendre? Percevons-nous encore la grâce d’être né, la vie, la merveille, la gratuité, la poésie?

Dans un livre que vous avez coécrit avec Yannick Haenel et François Meyronnis, Tout est accompli, vous affirmez l’impossibilité du salut dans une époque nihiliste comme la nôtre. Tous pourtant, guettant à la fenêtre le soleil qui nous nargue et que nous brûlons de revoir, n’attendons-nous pas comme une forme de rédemption après l’épreuve du confinement?

Le coronavirus, dont le nom articule deux mots latins qui signifient respectivement: «couronne» et «poison», a été nommé ainsi en raison de sa ressemblance avec le soleil, que voilerait une lune noire. En effet, à la lumière du microscope, son enveloppe évoque clairement une couronne de flammèches. Or, dans la Bible, il existe une prophétie selon laquelle, quand «le Soleil de justice se lèvera, il apportera la guérison dans ses rayons». Encore faut-il, comme l’explique le Talmud, «extraire le Soleil de sa couronne», c’est-à-dire se compter pour néant, afin d’inviter le Soleil, qu’est le Messie, à se lever dans les ténèbres de notre existence.

Le vieux substrat biblique, dans lequel s’enracine un pays comme la France, ne cesse de faire retour sur le devant de la scène.

Il y a de l’exotisme, je l’avoue, à voir les choses de cette façon. De fait, on n’a plus l’habitude de lire une crise avec des lunettes spirituelles. Pourtant, depuis un an, le vieux substrat biblique, dans lequel s’enracine un pays comme la France, ne cesse de faire retour sur le devant de la scène. Qu’on pense à l’émotion suscitée par l’incendie de Notre-Dame. Sur ce chapitre, il y avait d’ailleurs récemment une cérémonie intéressante. Puisqu’au milieu des ruines de sa cathédrale, alors que les chrétiens entraient dans le Vendredi Saint, l’archevêque de Paris proposait à la vénération l’un des instruments de torture avec lequel on a raillé le Christ, à savoir la Sainte Couronne d’épines.

Remarquable jeu d’ombres, c’est le moins qu’on puisse dire. Comme si, du virus à la couronne, c’était toujours le même obstacle. Comme s’il fallait, à chaque génération, extraire le Soleil de sa couronne pour être en mesure de traverser notre néant et, par là, d’édifier une civilisation fondée sur la justice, et non sur la domination, qui n’est, dans le fond, qu’un nihilisme.

Source: Le Figaro